16 octobre 2016

Ténacité des mythes

Trois facteurs circonstanciels amenèrent [les conquérants européens] à importer des millions d’esclaves d’Afrique pour les faire travailler dans les mines ou sur les plantations d’Amérique, plutôt que d’Europe ou d’Asie de l’Est.

Premièrement, l’Afrique était plus proche : il était donc moins coûteux d’importer des esclaves du Sénégal que du Viêtnam.

Deuxièmement, il existait déjà en Afrique un commerce d’esclaves bien développé (exportant surtout des esclaves vers le Moyen-Orient), alors qu’en Europe l’esclavage était très rare. De toute évidence, il était bien plus facile d’acheter des esclaves sur un marché existant que d’en créer un de toutes pièces.

Troisièmement, et c’est l’élément le plus important, les plantations américaines de Virginie, d’Haïti ou du Brésil étaient infectées par la malaria (paludisme) et la fièvre jaune, originaires d’Afrique. Or, au fil des générations, les Africains avaient acquis une immunité génétique partielle à ces maladies, qui faisaient des ravages parmi les Européens totalement sans défense. Pour un planteur, il était donc plus sage d’investir dans un esclave africain que dans un esclave ou un travailleur sous contrat européen. Paradoxalement, la supériorité génétique (en termes d’immunité) se traduisit en infériorité sociale : précisément parce qu’ils étaient mieux adaptés aux climats tropicaux que les Européens, les Africains finirent comme esclaves de maîtres européens ! En raison de ces facteurs circonstanciels, les nouvelles sociétés foisonnantes d’Amérique allaient être divisées en une caste dirigeante d’Européens blancs et une caste asservie de Noirs africains.

Or, les gens n’aiment pas dire qu’ils gardent des esclaves de telle race ou de telle origine pour la simple raison que c’est économiquement expédient. Comme les conquérants aryens de l’Inde, les Européens blancs d’Amérique voulaient voir reconnue leur réussite économique, mais aussi passer pour des hommes pieux, justes et objectifs. Mythes religieux et scientifiques furent donc mis à contribution afin de justifier cette division. Des théologiens affirmèrent que les Africains descendaient de Cham, fils de Noé, maudit par son père qui lui promit une descendance d’esclaves. Des biologistes prétendirent que les Noirs étaient moins intelligents que les Blancs, et leur sens moral moins développé. Des médecins assurèrent que les Noirs vivaient dans la crasse et propageaient des maladies : autrement dit, ils étaient une source de pollution.

Ces mythes touchèrent une corde sensible dans la culture américaine et, plus généralement, occidentale. Ils continuèrent d’exercer leur influence bien après que les conditions à l’origine de l’esclavage eurent disparu.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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