23 octobre 2016

Esprit, es-tu là ?

Coquillages et dollars n’ont de valeur que dans notre imagination commune. Leur valeur ne tient pas à la structure chimique des coquilles et du papier, ni à leur couleur, ni à leur forme. Autrement dit, la monnaie n’est pas une réalité matérielle, mais une construction psychologique. Elle opère en transformant la matière en esprit.

Mais […] pourquoi êtes-vous prêt à servir des hamburgers, à vendre des polices d’assurance-maladie ou à faire du baby-sitting avec trois moutards odieux quand, pour tout prix de vos peines, vous ne recevez que quelques bouts de papier coloré ?

Les gens sont disposés à faire ce genre de choses quand ils ont confiance dans les fruits de leur imagination collective. […] La monnaie est donc un système de confiance mutuelle, et pas n’importe lequel : la monnaie est le système de confiance mutuelle le plus universel et le plus efficace qui ait jamais été imaginé. […]

À l’origine, quand ont été créées les premières versions de la monnaie, les gens n’avaient pas cette foi, et il était donc nécessaire de définir comme « monnaie » des choses possédant une réelle valeur intrinsèque. La première monnaie connue de l’histoire – le grain d’orge – en est un bon exemple. […]

En revanche, il n’était pas facile à stocker et à transporter. La vraie percée de l’histoire monétaire se produisit quand les gens apprirent à avoir confiance en une monnaie qui manquait de valeur inhérente, mais plus facile à stocker et à déplacer. Une monnaie de ce genre apparut en Mésopotamie au milieu du IIIe millénaire avant notre ère : le sicle d’argent, qui n’était pas une pièce, mais correspondait plutôt à 8,33 grammes d’argent. […]

À la différence du silà d’orge, le sicle d’argent n’avait pas de valeur inhérente. L’argent ne se boit ni ne se mange ; on ne saurait non plus s’en vêtir, et il est trop tendre pour en faire des outils : des charrues ou des épées en argent se froisseraient aussi vite que des pièces similaires en feuilles d’aluminium. Quand on utilise l’or et l’argent, c’est pour en faire des bijoux, des couronnes ou d’autres symboles de statut : des produits de luxe que les membres d’une culture identifient à un rang social élevé ? Leur valeur est purement culturelle.

Les poids fixes de métaux précieux finirent par donner naissance aux pièces. Les premières de l’histoire furent frappées autour de 640 avant notre ère par le roi Alyatte de Lydie, en Anatolie occidentale. Ces pièces avaient un poids d’or ou d’argent standard et portaient une marque permettant de les identifier. Cette marque attestait deux choses. Premièrement, elle indiquait la quantité de métal précieux entrant dans chaque pièce. Deuxièmement, elle signalait l’autorité qui avait émis la pièce et en garantissait la teneur. Presque toutes les pièces utilisées de nos jours descendent des pièces lydiennes. […]

La forme et la taille de la marque ont terriblement varié au cours de l’histoire, mais le message a toujours été le même. « Moi, Grand Roi Untel, je vous donne ma parole que ce disque de métal contient exactement cinq grammes d’or. Si quelqu’un ose contrefaire cette pièce, cela signifie qu’il contrefait ma signature, ce qui entacherait ma réputation. Je châtierai ce crime avec la plus extrême sévérité. » C’est pourquoi la contrefaçon monétaire a toujours été considérée comme un crime bien plus grave que d’autres actes de tromperie. Contrefaire, ce n’est pas simplement tricher : c’est porter atteinte à la souveraineté, se rendre coupable d’un acte de subversion contre le pouvoir, les privilèges et la personne du roi. Juridiquement, le crime de lèse-majesté était typiquement passible de supplices et de la peine de mort. Tant que le peuple avait confiance dans le pouvoir et l’intégrité du roi, il avait confiance dans ses pièces.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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