1 novembre 2016

Mélange des genres

Le polythéisme donna naissance aux religions monothéistes, mais aussi à des dualismes. Les religions dualistes affirment l’existence de deux forces opposées : l’une bonne, l’autre mauvaise. À la différence du monothéisme, le dualisme croit que le Mal est une force indépendante : ni créature du bon Dieu, ni subordonnée à lui. Pour le dualisme, l’univers tout entier est un champ de bataille entre ces deux forces, et tout ce qui se passe dans le monde relève de cette lutte.

Le dualisme est une vision du monde d’autant plus séduisante qu’il a une réponse courte et simple au fameux problème du Mal, qui est une des préoccupations fondamentales de la pensée humaine. « Pourquoi le mal ? […] » Les monothéistes sont astreints à une véritable gymnastique intellectuelle pour expliquer comment un Dieu omniscient, tout-puissant et parfaitement bon permet tant de souffrance dans le monde. Une explication bien connue est que Dieu nous laisse ainsi notre libre arbitre. Sans le mal, les hommes ne pourraient choisir entre le bien et le mal, et il n’y aurait donc aucun libre arbitre. Il s’agit cependant d’une réponse non intuitive qui soulève immédiatement une foule d’autres questions. […]

Pour les dualistes, il est facile d’expliquer le mal. Il arrive de sales choses même aux gens bien parce que le monde n’est pas sous la gouverne exclusive d’un Dieu bon. […]

Les religions dualistes ont fleuri plus d’un millénaire durant. Entre 1500 et 1000 avant notre ère, un prophète du nom de Zoroastre (Zarathoustra) est apparu en Asie centrale. Son credo s’est transmis de génération en génération jusqu’à devenir la plus importante des religions dualistes : le zoroastrisme. Pour les zoroastriens, le monde est le théâtre d’une bataille cosmique entre un dieu bon […] et un dieu mauvais […]. Le zoroastrisme […] exerça une influence considérable sur la quasi-totalité des religions ultérieures du Moyen-Orient et d’Asie centrale, et influença un certain nombre d’autres religions dualistes dont le gnosticisme et le manichéisme.

Aux IIIe et IVe siècles de notre ère, le credo manichéen se propagea de la Chine à l’Afrique du Nord, et il sembla un temps qu’il pourrait triompher du christianisme et dominer l’Empire romain. Mais les manichéens perdirent l’âme de Rome au profit des chrétiens, l’Empire sassanide zoroastrien passa sous la coupe des musulmans monothéistes, et la vague dualiste reflua. Aujourd’hui ne survit qu’une poignée de communautés dualistes en Inde et au Moyen-Orient. Pour autant, la vague montante du monothéisme n’a pas réellement épongé tout dualisme. Le monothéisme juif, chrétien et musulman absorba maintes croyances et pratiques dualistes. Quelques-unes des idées les plus fondamentales de ce que nous appelons le « monothéisme » sont en fait d’origine et d’esprit dualistes.

D’innombrables chrétiens, musulmans et juifs croient à l’existence d’une force du mal puissante – comme celle que les chrétiens appellent Diable ou Satan –, qui peut agir indépendamment, combattre le Bon Dieu et opérer des ravages sans la permission de Dieu.

Comment un monothéiste peut-il adhérer à une croyance dualiste de ce genre (entre parenthèses, on ne la trouve nulle part dans l’Ancien Testament) ? Logiquement, c’est impossible. Ou vous croyez en un Dieu unique et tout-puissant, ou vous croyez à deux forces opposées. Mais les hommes excellent à croire des choses contradictoires. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que des millions de chrétiens, musulmans et juifs pieux croient en même temps à un Dieu tout-puissant et à un Diable indépendant. D’innombrables chrétiens, musulmans et juifs sont allés jusqu’à imaginer que Dieu a besoin de notre aide dans son combat contre le Diable – qui a inspiré entre autres choses l’appel au djihad et aux Croisades. […]

En fait, tel qu’il s’est manifesté dans l’histoire, le monothéisme est un kaléidoscope d’héritages monothéiste, dualiste, polythéiste et animiste qui ne cessent de se mélanger sous une même ombrelle divine. Le chrétien moyen croit au Dieu monothéiste, mais aussi au Diable dualiste, aux saints polythéistes et aux spectres animistes. Les spécialistes de la religion ont un nom pour désigner cette façon de professer en même temps des idées différentes, voire contradictoires, et de mêler des rituels et des pratiques tirés de différentes sources : le syncrétisme, qui pourrait bien être la seule grande religion universelle.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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