Au contraire des paysans et cordonniers du Moyen Âge, l’industrie moderne se soucie peu du soleil ou des saisons. C’est la précision et l’uniformité qu’elle sanctifie. Dans un atelier médiéval, par exemple, chaque cordonnier faisait la totalité du soulier, de la semelle à la boucle. Si l’un prenait du retard dans son travail, il ne paralysait pas les autres. Sur la chaîne de montage d’une usine moderne, en revanche, chaque ouvrier fait marcher une machine qui ne produit qu’une petite partie de la chaussure puis la fait passer à la machine suivante. Si l’ouvrier de la machine no 5 a eu une panne d’oreiller, il bloque toutes les autres machines. Pour empêcher de telles calamités, tout le monde est astreint à des horaires précis. Chaque ouvrier doit être à son poste à la même heure. Tous font la pause-repas à l’unisson, qu’ils aient faim ou non. Tout le monde rentre à la maison quand un coup de sifflet annonce la fin de la journée du travail, non pas quand le projet est terminé.

La Révolution industrielle fit des horaires et de la chaîne de montage le gabarit de toutes les activités humaines. Peu après [les usines], les écoles adoptèrent à leur tour des horaires précis, suivies par les hôpitaux, l’administration publique et les épiceries. Jusque dans les endroits sans travail à la chaîne ni machines, l’horaire devint roi. […]

Les transports publics ont été un maillon crucial dans la propagation du système des horaires. […] En 1784 commença à opérer en Grande-Bretagne un service de voitures avec des horaires publics : ceux-ci n’indiquaient que l’heure de départ, pas celle d’arrivée. En ce temps-là, chaque ville ou chaque bourg avait son heure locale, laquelle pouvait différer de celle de Londres d’une bonne demi-heure. Quand il était midi à Londres, il pouvait être 12 h 20 à Liverpool et 11 h 50 à Canterbury. […]

La première liaison ferroviaire commerciale ouvrit en 1830 entre Liverpool et Manchester. Dix ans plus tard sortaient les premiers horaires. Les trains étaient beaucoup plus rapides que les vieux attelages, en sorte que les étranges différences d’heures locales devinrent une grande nuisance. En 1847, les compagnies ferroviaires britanniques se concertèrent et convinrent que les horaires des trains seraient désormais calibrés sur l’heure de l’observatoire de Greenwich, plutôt que sur les heures locales de Liverpool, Manchester ou Glasgow. De plus en plus d’institutions suivirent l’exemple des compagnies ferroviaires. Puis, en 1880, le gouvernement britannique prit enfin une mesure sans précédent : la loi imposa à tous de se régler sur l’heure de Greenwich.

Pour la première fois de l’histoire, un pays adopta une heure nationale et obligea sa population à se régler sur une horloge artificielle, plutôt que sur l’heure locale, ou les cycles du lever et du coucher du soleil.

Ce modeste commencement engendra tout un réseau mondial d’horaires, synchronisés jusqu’à la plus infime fraction de seconde. […]

Sapiens, une brève histoire de l’humanité / Yuval Noah Harari

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Un rien m'amène, un rien m'anime. Un rien me mine, un rien m'emmène.

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