De même que Rome n’est pas dans Rome, le Conseil d’État pour une proportion importante (36% en 1996) ne siège pas au Palais-Royal mais occupe d’autres fonctions parfois fort différentes. Le Tableau distingue trois grandes rubriques correspondant chacune à des degrés divers d’éloignement : la première, qui s’intitule d’ailleurs « en fonction au Conseil d’État », permet  des conseillers de remplir des rôles prévus par la loi. C’est le cas des présidents de tribunaux administratif, des secrétaires au Secrétariat général du gouvernement, des directeurs de cabinet.

Il y a ensuite ceux qui sont détachés afin de pouvoir occuper d’autres fonctions comme celles de députés ou de sénateurs, pour servir dans les grandes administrations publiques, voire dans le secteur public concurrentiel.

Il y a enfin ceux qui ont choisi de se mettre en disponibilité pour occuper les métiers les plus divers dans la haute finance, le conseil juridique, ou, plus rarement, pour convenances personnelles. Au bout de dix années de disponibilité, les membres du corps sont rayés du tableau. […]

S’il est parfois difficile, devant l’écrasante austérité des affaires traitées, de comprendre pourquoi la crème des énarques se bat pour parvenir au Palais-Royal, cet éventail des possibles l’explique aisément : les cheminements sont grands ouverts, la diversité extrême et les retours au nid central et chaud toujours bien acceptés, si bien que l’on peut à la fois bénéficier de l’excitation des cabinets, des risques du business, de l’autorité de la haute administration, du feu roulant des élections, et néanmoins revenir à tout moment ou presque prendre sa place dans le travail immuable qui assure la pérennité de l’État et de ses missions. […]

Cette expérience multiforme explique nombre des qualités que les conseillers s’attribuent et qui leur permet parfois de regarder de haut les juges « du judiciaire » isolés pour leur vie entière dans des fonctions de jugement sans avoir jamais mesuré les difficultés et les tensions de l’action politique, militante ou administrative. […] Pour eux, le droit ne réside pas seulement dans le droit, mais également dans le contexte d’application qu’ils ont vu de leurs propres yeux et auquel ils ont pu parfois violemment se heurter. […]

Qu’on ne croie d’ailleurs pas que [les] allers et retours soient mal considérés. Au contraire, dès sa fondation par Napoléon, le Conseil devait servir de vivier pour diverses missions dans l’État.

La fabrique du droit / Bruno Latour

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